Nord-Kivu/ Butembo-Beni : Ce que l’énergie hydroélectrique a changé dans l’entreprenariat des jeunes, Partie II

Le popcorn, l’élevage des poulets de chair, la pisciculture, les chambres froides, les ateliers d’ajustage, la couture, la menuiserie, les salons de coiffure, les cabines de charge téléphonique, le téléchargement des films,….autant d’investissements privilégiés des jeunes transformés par l’avènement du courant électrique, mais…  

Le « Popcorn », ça vous parle ? Certainement à beaucoup d’entre vous, oui. Il y a trois ans, dans les villes de Butembo et Beni, mais aussi dans les cités environnantes, le goût de ces maïs sautés n’était pas aussi délicieux qu’aujourd’hui. Car le popcorn était préparé dans une marmite sur le brasero à charbon de bois. L’huile devrait cuire d’abord avant l’ajout de ces variétés spéciales de maïs ainsi que du sel. Et leur éclatement dans la marmite est signe de cuisson.  Mais depuis 2019, il y a eu un grand changement dans la cuisson de cet amuse-gueule très sollicité. Avec la venue de l’énergie hydroélectrique, les habitants utilisent désormais une  machine spécialisée pour faire éclater les grains de maïs et produire du popcorn : une marmite électrique dans une cage vitrée, alimentée d’une bonne quantité d’énergie.

 Serge Maheshe, en service, devant sa machine à pop-corn ©Georges Kisando
Serge Maheshe, en service, devant sa machine à pop-corn ©Georges Kisando

Ghislain Mahese, 23 ans, débout derrière sa machine à Popcorn se réjouit de cette évolution, car il ne travaille plus en perte comme c’était le cas à l’époque de l’énergie du charbon de bois. « Avec la résistance chauffante qui est dans la machine (à Popcorn, ndlr), vous avez besoin d’au moins 1800 Watts pour que la machine puisse démarrer. Les générateurs qu’on utilisait n’en produisaient pas assez. Aujourd’hui, avec nos machines électriques, grâce au courant stable et une touche particulière du cuisinier, la cuisson est parfaite pour une saveur supérieure aux maïs parfois calcinés suite à la non maîtrise de la quantité énergétique du charbon de bois», se réjouit-t-il.

 

Kakule Mahamba Cryso, 34 ans, de son côté, a investi  dans une chambre froide pour conserver du poisson frais qu’il importe de l’Afrique australe ou de l’Asie pour revendre à Butembo. Une chambre froide, c’était risqué de la faire fonctionner, il y a peu, à Butembo. Car il s’agit d’un énorme investissement qui consiste en la mise en commun de plusieurs congélateurs qui sollicitent une importante quantité de l’énergie électrique qu’on ne pouvait avoir. Avant, les fournisseurs de poisson frais ne devraient pas se permettre d’importer d’énormes stocks au risque de voir les poissons pourrir dans des congélateurs à la perturbation du courant du groupe électrogène ou encore  à l’épuisement de l’énergie dans les batteries à panneaux solaires suite au mauvais temps. Car, dans cette région située à cheval sur l’équateur, nous sommes moins exposés au soleil, on a rarement 5 à 6 heures de soleil ardent la journée suite aux nuages qui sont visibles en permanence. Ce qui peut ne pas être suffisant pour recharger les batteries des panneaux solaires.

A Butembo, une chambre froide est faite de plusieurs congélateurs. Il y a souvent plusieurs jeunes qui s’unissent sous un même label afin de partager le coût de la location de la chambre, les frais du courant, les taxes de l’Etat et l’achat des matériels. ©Georges Kisando
Des poisons thomsons gelés ©Georges Kisando
Des poisons thomsons gelés ©Georges Kisando
Un poulet de chair gelé. ©Georges Kisando
Un poulet de chair gelé. ©Georges Kisando
Des cartons des poissons Thomson dans un congélateurs à Butembo@Georges Kisando

A l’avènement de l’énergie hydroélectrique, tout a changé, les chambres froides foisonnent dans la ville.

« Le courant est le meilleur. Un générateur peut supporter un congélateur, mais le coût en carburant est exorbitant. Avec du courant, on peut brancher même 10 congélateurs sans problème », se félicite Kakule Mahamba Cryso.

 

Aujourd’hui, des poissons importés d’Asie et d’Afrique du sud sont consommés à Butembo à un prix bas que ceux des étangs piscicoles de la région et du lac Édouard situé à près 80 km au Sud-Est de la ville. Aussi, le poulet de chair est devenu un mets ordinaire dans les ménages; alors qu’il y a peu, le poisson frais tout comme le poulet était réservé aux familles nanties.

A côté des importateurs de poisson, il y a des éleveurs de volailles aussi qui s’en réjouissent. Il y a près d’une dizaine d’années, l’élevage des poulets de chair a fait un sérieux échec en ville de Butembo. Comme aujourd’hui, certains entrepreneurs allaient acheter les poussins à Kampala, la capitale ougandaise. Au bout de deux mois d’investissement dans la nourriture et les soins de ces poulets, il fallait tout vendre. Et quand on ne trouvait pas directement des clients, certains continuaient à les nourrir pendant une semaine ou deux, mais les frais devenaient insupportables pour espérer réaliser une marge de bénéfice. Faute de moyen de conservation,  ils étaient obligés de les revendre à crédit, au prix de revient voire auprès des clients qui, au final, ne payaient pas.

Grâce à la disponibilité de l’énergie électrique, Kambale K. qui élève des poulets de chair à Kimemi, l’une des communes de Butembo, ne craint plus pour les débouchés de ses volailles.

«Les poules qui n’ont pas été commandées en temps, nous les vendons aux charcutiers qui les conservent au froid. Pourtant, il y a quelques années, acheter du poulet frais et prêt à la cuisson dans une charcuterie était du pur luxe », se remémore-t-il avec sourire, voyant comment tout peut changer d’un clin d’œil

Un élevage de poulets de chair, prêts à la vente. Après deux mois, ils pèsent entre 3 et 4.5kg. 1 kg revient 4$ ©Georges Kisando

Pour les éleveurs, l’énergie électrique ne facilite pas que la conservation des viandes destinées à la vente. Elle facilite toute la chaîne de l’élevage. Tenez, il y a peu, certains éleveurs de Butembo et Beni allaient s’approvisionner en poussins à Kampala, la capitale ougandaise. Une fois au pays,  ils peinent à garantir la croissance faute de courant, car ces poussins sollicitent de l’énergie pour leur chauffage. Ce qui est fait aisément aujourd’hui.

Kakule Murusi, la trentaine, allie l’élevage des poulets à la pisciculture hors-sol dans sa parcelle déjà transformée en une véritable entreprise au quartier Matanda à Butembo. Cet élevage des clarias a aussi besoin du courant, « Les poissons étant dans des étangs hors-sol, pour maintenir une température uniforme de l’eau, je chauffe ou refroidit l’eau. Pour maintenir la température uniforme, la disponibilité du courant est un avantage par rapport aux panneaux qui peuvent ne pas avoir d’énergie suffisante la nuit. », nous expliquait-il en nous faisant visiter cet élevage, nouveau dans la ville.

Le vétérinaire dans un des 7 bacs hors-sol installés à son domicile. Il attrape un clarias ©Georges Kisando
Le vétérinaire dans un des 7 bacs hors-sol installés à son domicile. Il attrape un clarias ©Georges Kisando

Georges Kitsa tient un atelier de réparation des appareils électroniques à Mutwanga, une cité située à plus de 80 Km au Nord-est de Butembo, dans le territoire de Beni, au pied du mont Rwenzori. Cette cité est alimentée par les centrales Mutwanga I et II.  Pour faire fonctionner son atelier,  Georges Kitsa, 27 ans,  faisait recours aux groupes électrogènes. Ce qui lui causait d’énormes dégâts en termes d’endommagement régulier de ses équipements ou des appareils des clients (téléviseurs, postes radios, téléphones,…), faute d’un courant stable.

« On avait beaucoup de problèmes car avec les groupes électrogènes, il y a des coupures, des chutes ou des montées de tension brusques, qui bousillaient beaucoup des matériels », se rappelle ce technicien qui a frôlé la faillite, car obligé à débourser de ses sous pour acheter les matériels de ses clients endommagés par son courant instable.

Ce courant de Virunga Energie a déjà fait preuve dans la cité de Mutwanga, où la Société Industrielle Commerciale des Virunga (SICOVIR) a déjà modernisé la production du savon en procurant un emploi direct à une centaine de jeunes.

Parmi eux, des démobilisés des groupes armés, “La disponibilité de ce courant électrique a permis la mise en place des entreprises dont parmi les employés se trouvent des démobilisés, des jeunes qui oeuvraient dans des milices et qui se sont rendus aux forces loyalistes en choisissant la vie civile”,  témoigne Alfred Ntumba, un journaliste environnemental qui a consacré une série de reportages sur les initiatives autour du Parc National des Virunga. Si, ils sont là confirme Philémon Musavuli, communicateur de ENK, mais “vu la situation sécuritaire, ces anciens miliciens n’aiment pas être identifiés ainsi. Ça renforce le mauvais regard, la ségrégation sociale à leur endroit du moment que des milices continuent à semer l’insécurité dans la région“, précise-t-il.

Retour à Butembo. Après cinq ans d’études universitaires et n’ayant pas trouvé de débouché en Droit, Issa a quitté Goma pour s’installer dans la principale ville commerciale de la province. Ici, il tient un shop de téléchargement des films et séries télévisées.

En effet, ils sont nombreux, les ménages qui n’ont pas d’ abonnements à des bouquets télés dans la ville. L’accès facile aux nouveautés des films et séries télévisées, c’est de se rendre dans un shop et de se faire transférer dans son téléphone portable ou sur une clé USB pour moins de 1000 FC (0.5$) la saison d’une série. Ainsi, on pourra les visionner tranquillement le soir à la maison sur le téléphone sans se soucier de l’énergie dans la batterie de stockage de l’énergie solaire.

Issa tout comme nombreux tenanciers de ces cabines sont obligés de passer parfois des nuits dans leurs shops pour profiter de la bonne connexion qu’il y a la nuit, en vue de télécharger des nouveaux films.

« Il y a quelques années, j’envoyais un disque dur, par voiture, auprès de mes amis à Goma ; ils y mettaient des nouveautés pour me les renvoyer. L’opération me coûtait environ 100 dollars. Et les clients devraient attendre. Aujourd’hui, une fois sorti, je télécharge le film le soir même et mes clients l’ont au petit matin. Personne ne peut vous dire que le courant ENK n’a rien apporté. », raconte fièrement le prénommé Issa.

Plus loin au Sud, une autre centrale hydroélectrique est érigée à Matebe dans le Rutshuru depuis 2015 par la Fondation  Virunga Développement. Comme celles de Mutwanga (Beni), la centrale de Matebe (13,9 MW) de Kiwanja à Rutsuru est aussi une initiative visant à garantir de l’énergie aux riverains du Parc National des Virunga en vue de limiter la pression anthropique sur ce joyau patrimoine mondial de l’humanité. Comme dans tout le Kivu, l’agroalimentaire est un secteur d’investissement prisé. Une minoterie a vu le jour : la minoterie artisanale Amaya Food.

 « Tout est parti de ma vision, que j’avais depuis très longtemps. Je voulais nourrir la population de Rutshuru. J’ai constaté que les gens avaient un grand problème. Ils n’accèdent pas à la farine de maïs de bonne qualité. Tout ce que nous consommons à Rutshuru est importé de l’Ouganda. Autre chose, nos agriculteurs qui produisent du maïs ne trouvaient pas d’unité de transformation sur place. C’est comme ça que j’ai saisi cette opportunité quand j’ai vu que le courant était disponible ici chez nous. J’ai trouvé qu’il est temps de créer cette petite unité de production pour essayer de résoudre le petit problème qui se posait ici chez nous. », a déclaré Trésor Ruviri, au cours d’une interview avec le media en ligne 7su7.cd, au siège de sa société dans le centre de Rutshuru. Amaya Foods Compagny est une petite minoterie qui produit 1,5 tonnes de farine de maïs par jour, soit 60 sacs de 25 kilos.

L’allumage des premières ampoules de l'éclairage public de l’énergie Virunga dans la cité de Lubero. ©Robert Mwenderwa
L’allumage des premières ampoules de l’éclairage public de l’énergie Virunga dans la cité de Lubero. ©Robert Mwenderwa

Ce levier entrepreneurial qu’est l’énergie hydroélectrique, c’est ce dont rêvent les jeunes du territoire de Lubero avec l’avènement de Zone Economique Spéciale (ZES), un programme du gouvernement congolais visant à créer des industries dans trois foyers (Kinshasa, Kivu et Katanga) pour booster le développement du pays. Pour le Kivu, c’est Musienene, une localité de Lubero, qui a été choisie pour accueillir la ZES.

« C’est une  belle opportunité pour tous de pouvoir, non seulement créer des emplois, mais aussi de pouvoir devenir compétitif dans la sous-région et pourquoi pas sur le marché international. Notre région produit beaucoup de café, de cacao, tomate, pomme de terre, sans parler des minerais pour lesquels nous sommes en mesure d’apporter de la valeur ajoutée et les proposer au niveau international dans des meilleures conditions aux meilleurs prix », explique Isse Maliona, responsable de la SOCITEC, la société chargée d’aménager la ZES de Musienene.

Chercheur en économie de développement, le Professeur Ordinaire Mafikiri Tsongo, Recteur de l’Université Catholique du Graben  (UCG/Butembo) est témoin du rôle que jouent les ZES sous d’autres cieux : « J’ai été à Séoul (Capitale de la Corée du sud, ndlr) plusieurs fois, où j’ai visité ces différentes zones. Il y a des zones, par exemple, de production des ordinateurs, téléphones, des appareils électroniques seulement. Et dans ces zones, les producteurs ne paient rien à l’Etat pendant 10 ans. Et ça encourage beaucoup d’entreprises, par exemple américaines, de venir s’y installer.»

Et tout le monde sait que la base de toutes ces industries, c’est le courant, renchérit Nzoli Bahati Roger, président de la Fédération des Entreprises du Congo (FEC), section de Lubero, la représentation locale du patronat congolais.

Les aléas du courant

Néanmoins cette énergie n’est pas toujours synonyme de l’abri des risques. Un entrepreneur dans la conservation au frais en a payé le prix fort lors d’une panne électrique à Butembo. « Une camionnette, c’est à peu près 450 cartons de poisson. Un carton de poisson Thomson c’est à peu près 38 mille francs congolais. Ce qui fait à peu près 17 milles dollars. J’ai déchargé avant-hier soir, le lendemain matin, il y a eu une coupure. Les poissons n’avaient pas encore pris froid. C’est une perte énorme et personne pour me dédommager », s’était-il plaint à La Voix de l’UGC lors d’une panne de trois jours qui avait frappé la centrale de la Société Energie du Nord-Kivu (ENK).

L’entreprise ENK, pionnière du courant en ville de Butembo, est consciente de son apport pour booster les Petites et Moyennes Entreprises locales.

« Le courant est déjà permanent. Le premier impact réel est la baisse du coût de l’énergie, ensuite les gens peuvent travailler la nuit. Les petites entreprises ont un avantage pécuniaire évident, mais aussi sur le temps et le lieu du travail. », se félicite James Vanhoutte, directeur Commercial de ENK qui n’oublie pas non plus l’avantage environnemental de cette énergie.

A Butembo et Beni, ils sont rares toutefois, les ménages qui recourent à l’énergie hydroélectrique pour cuire  le repas du moment qu’à part le bois de chauffe, le charbon de bois, il existe  aussi le gaz pour la cuisine.

La société Virunga Alliance affirme sur sa page Facebook, qu’ « utiliser le courant de Virunga Énergie avec le matériel adéquat est plus économique que le charbon de bois, en temps et en argent ».

Néanmoins, pour des personnes qui vivent en dessous du minimum vital par ménage, il faut tenir compte du coût de l’abonnement et de l’équipement, fait remarquer le nommé Nginga, employé dans une entreprise à Butembo.

« Rien que pour payer un raccordement à 300 dollars, il m’a fallu des mois d’épargne. Quand est-ce que j’ajouterai un équipement de la cuisine ?», se plaint ce jeune qui n’est payé que 100 dollars le mois dans son entreprise

Sur le plan socio-économique, le plus grand avantage reste l’équité du prix, souligne le Chef de travaux Alain Tavulyandanda. « Avec le Cash Power, on consomme selon ses moyens, alors qu’avant, il y avait des prix forfaitaires. Ce nouveau mode de paiement est un sérieux avantage pour les jeunes entrepreneurs », affirme ainsi cet enseignant en Faculté des Sciences économiques de l’UCG.

Tout de même, beaucoup reste à faire car ENK a compté, en décembre 2021, autour de 10 mille abonnés pour deux villes dépassant 1.5 millions d’habitants. Vu sa production, ce courant n’est distribué qu’aux ménages et petites moyennes entreprises. La distribution reste uniquement dans et aux alentours des quartiers commerciaux des villes de Butembo et Beni; alors que d’habitude, ces petites unités de production sont souvent implantées en dehors des quartiers de résidentiels. Ce dont certains souffrent déjà comme  Kembo Sage, un métallurgiste du quartier Tamende Kati à Beni ; cela risque de lui être même fatal. « La porte métallique que je vendrais aisément à 90 dollars, les ateliers qui ont du courant en ville la revendent à moins de 80. », déplore-t-il voyant qu’il sera bientôt obligé de mettre la clé sous le paillasson si le réseau électrique n’atteint pas vite son quartier. Il utilise encore un générateur à essence pour fonctionner.

« Ça ne peut s’électrifier en un jour. Il y a du boulot pour les 10 prochaines années, c’est sûr », reconnaît James Vanhoutte, tout confiant de l’évolution des travaux.

Un reportage de Hervé Mukulu, produit en partenariat avec InfoNile grâce au financement de JRS Biodiversity Foundation édité par Claude Sengenya et Umbo salama ; réalisé avec la contribution  de  Juvénal Bulemo, Georges Kisando, Emmanuel Kateri, Jackson Sivulyamwenge et Robert Mwenderwa.

Lisez la première partie:

Nord-Kivu/ Butembo-Beni : Ce que l’énergie hydroélectrique a changé dans l’entreprenariat des jeunes, Partie I

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