Trafics miniers : la guerre en RDC, une fois commencée, elle s’autofinance

Plusieurs études des cabinets occidentaux tentent de montrer que ce n’est pas l’exploitation minière qui est la source principale des conflits armés au Kivu, mais elle n’en est pas non plus la moins importante. Elle est d’ailleurs le nerf de ces conflits armés, car elle donne les moyens nécessaires pour les maintenir. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. On la retrace dans ce deuxième reportage qui  fait partie d’une série d’investigations  qui visent à découvrir la chaîne d’approvisionnement des minéraux illégaux provenant du Kivu avec ingérences des groupes armés locaux et étrangers autour des Aires Protégées. C’est un reportage d’Hervé Mukulu avec la contribution de Georges Kisando et Didi Bunakima, réalisé avec l’appui de Rainforest Investigation Network/Pulitzer center.

Un homme sortant d’un puits souterrain dans le site minier de Kibindobindo, territoire de Walikale, Nord-Kivu, Est de la RDC.© Didi Bunakima
Un homme sortant d’un puits souterrain dans le site minier de Kibindobindo, territoire de Walikale, Nord-Kivu, Est de la RDC.© Didi Bunakima

«  Il y a une théorie  connue depuis la guerre de l’AFDL qui dit  que la guerre, en RDC, une fois commencée, elle s’autofinance. Elle s’autofinance avec quoi ? C’est avec des minerais que l’on trouve sur terrain. »,fait remarquer le Professeur Nissé Mughendi, expert de la géopolitique de la région des Grands-Lacs et directeur du Bureau-Centre d’Etudes pour la Paix et la Sécurité (BCEPS).

Le Baromètre sécuritaire du Kivu, un projet conjoint du Groupe d’Etudes sur le Congo (GEC) et Human right Watch (HRW)  cartographie 122 groupes armés dans 4 provinces de l’est de la RDC. La province du Nord-Kivu en compte 45 et  le sud Kivu 89 dont la quasi-majorité est faite des milices locales dites mai-mai.

Dans ces deux provinces, la carte MiMiKi propose une plate-forme interactive de 200 sites miniers se basant sur des données de 2009.  L’ambassade de la France en RDC, dans un rapport sur l’exploitation minière, répertorie  1100 sites d’or dans le Kivu et plusieurs sites de minerais 3T et coltan tout en précisant que  ce sont des « minerais de conflits » dont 60 à 80% du tantale fait l’objet de contrebande avec le Rwanda.

Dans une étude datant de 2017, la Commission Episcopale pour les Ressources Naturelles (CERN),  une structure de la Conférence Nationale Episcopale du Congo (CENCO) appartenant à la puissante église catholique  répertorie 111 sites d’exploitation artisanale d’or dans les deux territoires de Beni et Lubero, au nord de la province du Nord-Kivu, dont  86,4% de la production est vouée à la clandestinité et échappent en même temps à l’Etat et aux populations du Grand-Nord.

Du business des militaires

Dans un site minier, une réalité est connue : « Tout le monde exploite au nom de la coopérative, mais pas au compte de la coopérative. Il y a des autorités militaires qui ont des puits. Lorsqu’on exploite, les recettes vont directement chez ces autorités militaires. Mais ces militaires ne se présentent jamais  dans les sites. Ils utilisent des civils pour que leurs minerais puissent être étiquetés et convoyés vers les centres de négoce. Il y a aussi d’autres sites comme Kamuchanga où on utilise des dragues. Il y a des dragues qui appartiennent aux militaires, mais gérés par des civils », nous confie des exploitants de coltan dans le Walikale.

Ces officiers FARDC présents dans ce business, on n’en parle pas à haute voix comme nous le témoigne ce creuseur ne pouvant tout de même citer le nom de l’officier : « Moi-même, j’ai déjà travaillé dans deux puits différents qui appartiennent à des autorités militaires ici. J’ai déjà convoyé des minerais appartenant à mon boss jusqu’au centre de négoce. Donc ce n’est pas une histoire qu’on m’a raconté, mais je l’ai vécue. Après avoir vendu les minerais chez les négociants, vous prenez l’argent, vous remettez au propriétaire du puits. »

Il y a également des sites comme celui de Makaki, un village du territoire de Walikale (Nord-Kivu) où il y a des hommes armés qui exploitent et qui acheminent les minerais vers Hombo grâce à leur collaboration avec certains habitants d’ici sans passer par le processus de traçabilité. Car depuis Itebero jusqu’à Hombo, il y a juste un seul point de contrôle devant le bureau du secteur. Malheureusement, ils contournent ce poste, et les motos attendent les minerais de l’autre côté de la barrière pour les transporter jusqu’à Hombo.

Illustration du parcours du minerai d’un site minier à l’exportation légale ou illégale. ©Keng
Illustration du parcours du minerai d’un site minier à l’exportation légale ou illégale. ©Keng

Dans la partie de Ihana, Kisamba, Usala et Isobo, on trouve des sites non qualifiés, non validés, considérés comme des zones rouges puisque ce sont les hommes en uniforme qui exploitent  l’or et d’autres minerais. Ils exploitent et on ne sait pas où va ce minerai-là, s’interrogent les forces vives.

Dans une grande partie de Utunda et Wasa, il y a une grande implication des militaires congolais. Dans les sites, ils font le commerce des produits de première nécessité.  Ils exploitent indirectement par des exploitants illégaux, s’indigne Maître Obedi Kamala qui assure : «  A Matungu, un site emblématique, des hommes en uniforme qui s’approprient des puits, j’en ai vu. A Umate, je l’ai aussi déploré.  Il y a certains officiers qui donnent des matériels aux exploitants comme le concasseur,  puis c’est à ces officiers des FARDC que les exploitants rendent compte. »

Selon la carte d’IPIS, qui répertorie 3276 sites miniers d’exploitation artisanale à l’Est de la RDC,  la zone d’ingérence des forces armées loyalistes est quasi-présente autour des sites miniers dans la province du Nord-Kivu.

A celles-là s’ajoutent d’abord les milices locales, appelées maï-maï.  Célestin Bamwisho Bwira Bivuya, Secrétaire permanent du programme Amani dans les provinces du Sud Kivu et du Maniena de 2008 à 2010 explique que, créées avec des visées d’autodéfense,  les milices locales mirent vers l’exploitation des minerais pour des raisons de survie.

« Ils ont besoin de moyens pour survivre. Ils exploitent ainsi les ressources minières de manière en ce qu’ils puissent se ravitailler et en munitions et en restauration. En plus, ce sont des responsables des familles », explique également Kule Thatha, chercheur en dynamique des conflits autour des Aires Protégées à l’Université Catholique du Graben (UCG) de Butembo.

« Si vous allez en territoire de Lubero, vous allez trouver une longue histoire des groupes armés qui exploitent le minerai à Bunyatenge depuis sieur La fontaine. Un officier déployé  dans la région par le gouvernement congolais. C’était un officier FARDC,  parce qu’il fallait qu’il crée, dans la région, des milices qui vont déstabiliser les rebellions comme les RCD, mais une fois sa mission accomplie, il est resté dans la région parce qu’il a trouvé des mines d’or que les FDLR exploitaient et que lui aussi a appris à exploiter.   C’est la même chose pour les chefs miliciens comme Kasiano, Kabido, etc.», explique Nissé Mughendi.

Monseigneur Sébastien Muyengo, Président de la Commission des Ressources Naturelles au sein de la CENCO raconte qu’un jour, il a plaidé auprès de l’entourage  de Joseph Kabila, alors président de la RDC, pour  que l’on puisse nommer Général un grand militaire devenu Seigneur de guerre dans son diocèse d’Uvira afin de stabiliser la région. Un conseiller de Kabila m’a dit, et je retiens toujours ça : «  Monseigneur, même si on nomme cet homme Général ou Maréchal, il ne quittera jamais là-bas car il a là-bas des puits de minerais », nous a confié ce Prélat catholique.

Parmi les groupes armés nationaux, on trouve des groupes armés créés au Congo, mais commandités par des étrangers pour les intérêts de ceux-ci. Comme le Rassemblement Congolais pour la Démocratie, RDC/Goma,  le Congrès National pour la Défense du Peuple, CNDP ou d’ailleurs ceux qui commandaient la branche armée tels que Bosco Taganda, Kunda Batware se sont réclamés rwandais une fois défaits et se sont réfugiés au Rwanda.

A la suite des rébellions qui ont porté au pouvoir Laurent Kabila, plusieurs groupes se sont créés dans l’optique de se défendre contre l’occupation étrangère. Mais avec leur expansion dans des zones minières, ils ont découvert les délices des minerais et se sont déroutés de leur mission pour se replier dans des mines d’or.

« Les revenus du coltan constituaient une part importante qui avait permis au RCD/Goma de faire le premier budget depuis l’histoire du mouvement et de payer un peu d’argent aux fonctionnaires à la fin de l’année 2000 », rapporte Pole Institute, un centre de recherche basé à Goma (Nord-Kivu).

Dans ce pillage des ressources naturelles, certaines milices sont également à la solde des pays voisins, notamment le Rwanda, un pays qui ne regorge pas  assez de coltan dans son sous-sol, mais qui en a été premier producteur en 2014, selon  des chiffre rendus publics par le Rwanda Développement Board et relayé par PR Newswire.

Et la plupart (des milices) s’appellent des « mai-mai ».   « Ils sont là simplement pour protéger la fraude, la magouille et les pillages des ressources de la RDC. Je vous donne le cas de Nyatura dans le Masisi, un territoire minier », indique Kule Thata. « Même un agent de la police, s’il n’est pas de leur obédience, ne peut  faire 48 heures de service. Il sera déjà mort. », témoigne-t-il. Car un agent qui n’est pas de leur obédience est une menace pour leur business.

Les Nyatura contrôlent et sécurisent la fraude qui passe par le lac Kivu en grande partie. Les pirogues entre Goma et Bukavu, c’est un grand couloir de la fraude des minerais, assure Kule Thata. Comme pour confirmer les allégations de Monseigneur Sébastien et du chercheur Kule Thata, le 24 mai  2022, deux élus du territoire dee Masisi se sont disputés en plein parlement à Kinshasa, à propos de leurs milices respectives. Le Député Tim Pululu, élu de Kinshasa, s’est dit indigné, dans une émission télévisée sur CW TV, de voir que deux élus sont à la base de la mort des citoyens dans leur région.

« En pleine plénière lors des motions d’information, nous avons été scandalisés. Le député Ndayishimiye, élu de Masisi, a pris la parole pour dénoncer qu’un Tutsi dans le territoire de Masisi, a recruté des milices tutsi pour tracasser ses frères Hutu dans le territoire de Masisi. Soulignant que ce tutsi est aussi député et il est présent dans cette assemblée nationale, sans citer son nom, l’honorable Mwangachocho s’est précipitamment levé pour réclamer la parole à corps et à cri pour dire, en indexant Ndayishimiye, qu’il est hutu, qu’il a recruté des hutus pour venir piller ses minerais. Masisi est un territoire minier. Chacun de ces députés dispose de carrés miniers contrôlés par ses milices. Ce qui m’a énervé est de voir ces deux députés se chamailler dans le parlement ici à Kinshasa,  alors qu’ils sont à la base de la mort de nos frères là-bas à l’Est.», a expliqué le député Pululu au journaliste en direct au téléphone.

En effet, la partie frontalière entre la RDC et le Rwanda est écumée par des rebellions d’obédience rwandaise. Après le RDC/Goma naquit le CNDP suivi par le  M23 en 2012 avec les mêmes révendications. Ce mouvement rebelle occupa Bunagana et les cités aux alentours pendant 482 jours du 5 juillet 2022 au 30 octobre 2013 après avoir occupé la ville de Goma durant quelques jours la même année. Une région qu’elle occupe encore aujourd’hui depuis le 13 juin 2012. Il contrôle ainsi cette douane entre la RDC, le Rwanda et l’Uganda. Sans oublier les FDLR et l’ADF, ce dernier étant originaire de l’Ouganda et occupant une zone proche de l’Ouganda dans la région de Beni.

Ce positionnement de milices soutenues par les pays voisins à la frontière entre la RDC devient une voie facile pour l’exportation frauduleuse des minerais et le trafic des armes en même temps. Il s’agit d’une frontière grandeur nature d’environ 300 km hors-contrôle du coté congolais.

Selon les groupes d’experts des Nations unies, le Rwanda et l’Ouganda ont soutenu le groupe M23 avec des armes financées par des minerais (tungstène et tantale), passés en contrebande à travers la frontière depuis les mines de l’est de la RDC. Le Mouvement du 23 mars (M23) a refait surface et, à partir de novembre 2021 et des réseaux criminels et certains membres des FARDC ont continué de se livrer au trafic de coltan non étiqueté provenant de mines du territoire de Masisi et au trafic de tourmaline provenant de la mine de Rukaza, également située dans le territoire de Masisi, et d’en tirer profit. Certaines de ces mines ont été visées par des attaques armées et certains minerais ont été introduits en contrebande au Rwanda pour y être commercialisés, écrit le rapport des Nations Unies.

Un autre rapport des Nations Unies note qu’un certain nombre d’opérations de coltan sous le contrôle des colonels UPDF Muzora et Burundi ont été gérées par la société écran Trinity Investment, dans laquelle le Général de division UPDF Kazini joue un rôle majeur.

Lisez la première partie:

Mêmes les minerais certifiés n’ont de vert que le certificat dans l’Est de la RDC

 

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