RDC-forêt: Raréfaction des produits forestiers non ligneux prisés par la population

En République Démocratique du Congo, comme dans d’autres États africains, les peuples forestiers recourent jusqu’aujourd’hui à la cueillette et au ramassage de certains produits de la forêt. Pour ces peuples, la forêt n’offre pas que le bois, elle procure aussi des « produits forestiers non ligneux (PFNL) », très utiles pour la vie de l’homme. Qu’ils vivent dans les milieux ruraux ou urbains, les gens les apprécient énormément, notamment pour leurs vertus nutritives, médicinales ou pour des usages particuliers. La demande devenant de plus en plus grande, ces produits deviennent également rares et difficiles à trouver. Le risque de disparition, à moyen et à long-terme, plane sur eux.  Quelle alternative devrait être préconisée pour prévenir  leur extinction ?

Six journalistes se sont penchés sur la question. Avec l’appui de Rainforest Journalism Fund Bassin du Congo et Pulitzer center reporting on crisis, ils ont été à la rencontre des producteurs, des revendeurs et des consommateurs de produits forestiers non ligneux de 4 provinces de la RDC, à savoir Nord Kivu, Ituri, Tanganyika, Kinshasa et vous proposent une série de quatre reportages sur les produits forestiers.  Voici le premier volet de la série de 4 reportages.

Plusieurs produits sur un étalage au marché central de Bunia. On peut voir directement le Murondo (Mondia Witei), le Ngolio (Cola acumnita), le Kadika (Garcinia Kola) © Picard Luhavo

Ces produits forestiers ont une caractéristique commune : ils poussent naturellement dans la forêt et ne sont pas encore cultivables, en RDC. Ils deviennent de plus en plus rares car menacés par l’insécurité, l’agriculture tant familiale qu’industrielle, l’exploitation forestière ainsi que la démographie galopante. Par contre, leurs premiers bénéficiaires pensent qu’ils sont éternels et ne s’en soucient presque pas. Car, pour beaucoup d’entre eux, ce sont des bénédictions divines qui poussent naturellement. « Dieu ne peut pas permettre  que ça disparaisse.», réagit énergiquement une dame éprise du thé amère de noix de Kola à Oïcha. « Ils poussent naturellement. Il suffit juste de patienter un mois et ils repoussent », explique une dame vendeuse de magungu (Megaphrynium macrostachyum) au marché de Kilokwa en ville de Beni.

En République démocratique du Congo, une étude réalisée par Profizi et al (1993) a identifié, pour les PFNL, 166 espèces alimentaires et 239 aliments, 176 espèces pour 289 usages techniques, 463 espèces à usage médicinal et médico magique.

Ce périple à la découverte des fruits de la mère-nature commence dans une commune rurale de moins de 100 mille habitants, au Nord de la province du Nord-Kivu, à 30 km de la ville de Beni. Oïcha est une cité instable suite à la présence des milices armées locales et étrangères dans ses environs.

Dans un coin du rond-point Oïcha, éponyme à la cité, les hommes se remplacent sur les bancs autour d’une jeune dame, la vingtaine d’âge, vendeuse d’une sorte de  thé faite à base de noix, écorces et racines de la forêt. Les principaux ingrédients sont la noix et le petit kola.

Ce thé est une tradition dans la région. Bu rarement à la maison, c’est plus dans les vérandas des chefs et dans les points de vente de la cité qu’il est partagé dans une ambiance conviviale. Les consommateurs sont réguliers et viennent pour les mêmes raisons, la bonne santé et le social. Eh oui ! Il faut une bonne raison pour s’habituer à boire quotidiennement, voire plus d’une fois le jour, une infusion amère.

« C’est très bénéfique pour la santé, ça soigne le corps surtout en ce temps des épidémies (covid_19, Ebola, NdlR) » nous confie un des clients de la jeune dame. Il est complété par son ami avec qui il prend ce thé régulièrement depuis une dizaine d’années: «  Ça contrôle le pancréas, tout le corps, ça contrôle le risque de diabète, ça donne aussi de la force. »

Sugabo Bahati, un chauffeur de taxi voiture entre Beni et Bunia témoigne de son habitude. « Je suis chauffeur de voiture. Chaque jour quand j’arrive ici, je dois boire ce thé qui m’aide à soigner les maux de hanche et soigne les reins. Je ne sais voyager sans en prendre sous peine d’être très fatigué.», nous confie Sugabo Bahati, alors qu’il ingurgite sa mesure habituelle d’une tasse faite de bambou.

Une sorte de thé faite à base de Ngongolio, Ngbako, ketsu, murondo et autres produits forestiers. ©Jackson Sivulyamwenge

Aphrodisiaques, médicinales,  nutritifs et pas que…

« Plus de 95% de consommateurs sont des hommes, quasi-adultes », nous confie une jeune dame d’une vingtaine d’années, vendeuse du thé à base de gingembre mélangé aux autres noix et racines de la forêt. Aux heures vespérales, elle est permanente au rond-point Ouagadougou dans le quartier Kindya en ville de  Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri, située au Nord-Est de la RDC.

Pour elle, la raison  de la masculinité de sa clientèle est claire : « Mes clients sont uniquement des hommes car ce thé donne la force masculine (sexuelle, NdlR) et élimine la fatigue ».

Des vertus aphrodisiaques que  les rares femmes, qui en consomment dans les endroits publics, n’admettent tout de même pas. « J’en prends, mon mari en prend, mais ce n’est pas pour la force au lit. Dieu a donné naturellement la force à mon mari. Moi j’en prends pour lutter contre plusieurs maladies et la fatigue aux hanches », explique une marchande qui en consomme dans un point de vente à Oïcha.

En fait, nous sommes dans une société dans laquelle tout ce qui a trait au sexe est tabou. Bien plus, aucun homme ne peut avouer qu’il a des insuffisances au lit et qu’il lui faut un turbo, de temps en temps.

Pourtant, les vendeuses et cueilleurs sont unanimes. Les vertus sexuelles, c’est ce qui fait vendre ces produits. Une  des vendeuses de ces produits sur étalage au marché central de Bunia nous explique les différents produits préférés par les hommes pour leurs vertus sexuelles:« Les jeunes garçons viennent chercher Akoro, cette poussière ici. Puis ils viennent chercher ce kitamaka. Ensuite, ce mundongo et enfin ils viennent chercher ce murondo », achève-t-elle en montrant des racines  qui sont d’une apparence un peu cartilagineuse. Particulièrement, les  hommes mûrs, plus de la quarantaine, « Ils viennent chercher le Kitamaka, le kadika  et le ngongolio », ajoute-t-elle.

« Si vos veines ne se lèvent pas  quand vous êtes avec une femme, mangez les écorces de ça, le Timba. On coupe et on mange les écorces », confirme ainsi  monsieur Amboko, un pygmée, dont le  travail est la récolte de ces fruits de la forêt. Nous le trouvons  dans le village Tobola, localité de Magbalu,  à  170 kilomètres au Sud de la ville de Bunia en territoire de Mambasa,province de l’Ituri.

Par ailleurs, monsieur Alinga Jean-Pierre Peto, leader Pygmée travaillant pour le Programme d’Appui aux Populations forestières en RDC, Les pygmées aussi (PAP-RDC), une ONG active dans la défense des droits des peuples autochtones dans la province du Nord-Kivu; confirme les vertus aphrodisiaques de certaines plantes. Il souligne que ces produits forestiers soignent plus que ça.

« Si vous manquez d’enfants dans votre couple, il y a des plantes que je vous donne et vous concevez. », rassure-t-il.  Ceux qui cultivent en forêts  nous font perdre beaucoup de richesses; « je soigne  aussi les  hémorroïdes, les épileptiques, même les somnambules, les fous. J’ai des plantes que j’utilise pour les immobiliser. Si votre femme accouche par césarienne, on ne va lui donner qu’une huile à enduire sur le bas-ventre et ça ne se répètera plus.  J’ai même une jeune fille que j’ai soignée, ancienne épileptique, qui vient de se marier après sa guérison.  Même chose si vous êtes empoisonné. Je soigne le poison avec mes produits naturels. J’en soigne beaucoup dans notre dispensaire des pygmées.», nous confie-t-il dans la véranda de son quartier dans la cité de Mavivi, à une vingtaine de Km de la ville de Beni.

L’Ingénieur Kikulbi Kase, Chef de travaux à l’Université de Kalemie,  souligne les vertus contraceptives de certaines plantes : « Il y en a ceux que les femmes prennent après une relation sexuelle pour ne pas tomber enceinte ou attraper les IST. »

Pour profiter des vertus de ces produits, il n’y a pas que sous forme de thé ou de les consommer cru.  Les disciples de Bacchus ont leur part. Ils sont aussi dans le vin. Aux heures vespérales, dans une boutique  du quartier résidentiel de Kalemie, un des consommateurs du vin Kargasok se confie à nous : « J’en bois depuis cinq ans et je ne bois que le Kargasok. Je ne prends aucun autre alcool. »

En ville de Butembo, tous les vins produits localement sont faits de produits forestiers aux vertus aphrodisiaques. La principale publicité de ces vins est cette qualité aphrodisiaque comme l’indique leurs noms : Vin de mariage, Vin d’ambiance, Vin Kitoko, Vin Plaisir, Vin Nguvu, Very strong,…

Et ça paie…

Le commerce de ces produits forestiers, au naturel ou transformé, se porte bien. La  jeune vendeuse de ce thé amère à Oïcha réalise des recettes d’environ 50 milles francs congolais (25$) le jour sans préciser la part de bénéfice dans cette somme. Elle ne fait que ça de sa vie : «  Quand je quitte ici la mi-journée, c’est juste pour aller me laver et je reviens. Je suis ici de 5 heures du matin au soir tous les jours ».

Comme gain, elle en vit et s’est même déjà acheté une moto qui fait du taxi urbain. Pour une jeune fille d’une vingtaine d’années, c’est une bonne affaire.  Tel est également le cas de la vendeuse de Bunia, au marché central. Elle  fait aussi pas mal de recettes la journée en vendant ses noix, racines  et poudre : « J’en vends pour environ  50 mille francs par jour.»

Et ce business ne se porte pas bien que dans les villes. Même ceux qui cherchent ces produits dans la brousse réalisent aussi relativement des bonnes recettes, comme le confirme notre hôte pygmée Amboko : « Ça dépend de la saison. Quand ce n’est pas la bonne période, je peux récolter juste un sac et à la bonne saison, plusieurs sacs et ça me rapporte beaucoup d’argent

 

….à suivre.

Lisez le deuxième reportage de la série:

Le Mfumbwa, un légume très convoité à Kinshasa

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